L’interprétation de Shanghai

œil en faim

« Shanghai ! La tentation de l’Occident », jusqu’au 22 juillet, Institut culturel Bernard Magrez, Bordeaux 

par Marc Camille

Warhol, Yan Pei-Ming, Matisse, Chen Zhen, Soulages, Ai Weiwei, Thomas Struth… L’Institut culturel Bernard Magrez a rassemblé à l’occasion de sa nouvelle exposition, « Shanghai ! La tentation de l’Occident », un ensemble d’œuvres emblématiques, dont certaines spectaculaires, afin de questionner « les liens esthétiques et critiques » entre la Chine et l’Occident. Il y serait aussi question du concept d’universalisme à travers des valeurs qui nous seraient communes, le rapport à l’autre, à la nature… L’exposition s’ouvre sur une section photographique à la fois critique et documentaire qui réunit essentiellement des artistes occidentaux qui donnent à voir les effets de la mondialisa- tion de l’économie par le biais d’un urbanisme galopant et d’une course sans retenue à la verticalité avec la construction de tours de plus en plus hautes, de plus en plus nombreuses. Pudong, Shanghai, 1999, une photographie moyen format signée par l’artiste allemand Thomas Struth, montre une vue urbaine du quartier Pudong dans la ville de Shanghai. Au second plan, de part et d’autre de l’image, deux gratte-ciel délimitent la composition. Le premier plan évoque un terrain vague. Au lointain et au centre du cliché, une dizaine de tours se découpent dans un ciel épais. Cette image, expur- gée de la présence de l’homme, témoigne de la métamorphose du monde en un chantier planétaire, sur le point de devenir définitivement urbain.

Le visiteur est accueilli sur le perron de l’hôtel Labottière par deux « divinités de garde », des sculptures spectaculaires de l’artiste Huang Yong Ping, figure majeure de l’art d’avant-garde chinois des années 1980, re- présentant les têtes d’une vache et d’un dragon en céramique juchées sur un pied massif. À l’intérieur de cette bâtisse du XVIIIe, plusieurs œuvres d’artistes de renom – largement commentées dans les livres – ont été rassemblées pour évoquer les emprunts faits à la culture orientale. Si l’utilisation du noir chez Matisse (Odalisque, encre de chine sur papier) et le trait du pinceau proche des arts traditionnels chinois chez Michaux (Sans titre, huile sur papier marouflé sur toile) trouvent une correspondance poétique avec la calligraphie, l’œuvre Mao, d’Andy Warhol (1973), joue quant à elle, du culte de la personnalité du dirigeant chinois en proposant une satire pop de la propagande de l’empire du Milieu. Dans cet environnement typé qu’est l’hôtel Labottière, marqué par les stucs et les boiseries, certaines œuvres identifiées comme des chefs-d’œuvre peinent à livrer leur force et leur mystère. Mais certaines pièces parviennent à imposer leur silence, comme cette chaise sculptée dans le marbre de l’artiste dissident chinois Ai Weiwei (interdit de sortie du territoire par les autorités) ou encore comme le monumental portrait aquarellé d’un enfant anonyme des rues de Shanghai réalisé par Yan Pei-Ming, dont Bernard Magrez à récemment fait l’acquisition. « Shanghai ! La tentation de l’Occident » interroge par touches comment, à travers les relations entre l’Orient et l’Occident, l’Autre est le détour qui mène à Soi, de même que Soi est le détour qui mène à l’Autre. L’exposition témoigne également d’un rapport au temps uniformisé qui serait celui de l’urgence, proche de l’emballement, lié au culte de la performance. Un temps présent dont nous serions prisonniers.